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« La Guinée est commandée, pas gouvernée ! », dixit Mamadou Baadikko Bah

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« Aujourd’hui la Guinée est commandée, pas gouvernée ! Commandé pour la pérennité du système étatique, dictatorial », dixit Mamadou Baadikko Bah, président de l’Union des Forces Démocratiques (UFD), député à l’Assemblée nationale. Dans cet entretien, nous avons abordé avec lui de nombreux sujets d’actualité notamment, la mise en place du gouvernement, les dernières législatives, le Nabayagate, la fermeture des frontières et bien d’autres… Bonne lecture

Qu’est-ce qui prévaut au sein du Parlement guinéen ?

Le Parlement guinéen est là depuis les législatives du 22 mars. Certains avaient dit qu’elles n’auraient jamais lieu. Le résultat est qu’on a une Assemblée pratiquement monocolore, où le parti au pouvoir et ses alliés font plus de 90 % de l’Hémicycle. Ils sont en position de faire voter absolument ce qu’ils veulent. Tout ceci, nous l’avions prédit, malheureusement. On avait mis en garde ceux qui avaient décidé de boycotter. Nous avions dit : attention, nous fonçons tout droit vers le parti unique.

On est aujourd’hui en situation de parti unique par la faute de ceux qui avaient décidé qu’eux, allaient empêcher les élections. Alors que manifestement ils ont surestimé leur capacité.

Aujourd’hui, beaucoup se sont exclus de la vie politique, ils se sont mis dans des situations telles ils n’ont pas la voix au chapitre. Parce que les affaires de l’Etat passent quand même par l’Assemblée nationale. Quoiqu’on en dise ! On est aujourd’hui en situation de parti unique par la faute de ceux qui avaient décidé qu’eux, allaient empêcher les élections. Alors que manifestement ils ont surestimé leur capacité.

Vous avez participé à ces législatives qui ont engendré une Assemblée que vous-même qualifiez de « monocolore ». Est-ce que vous le regrettez ?

Nous ne regrettons rien et remercions Dieu de nous avoir guidé les pas, de n’avoir pas commis la faute politique de laisser le pouvoir faire ce qu’il veut. Grâce au modeste travail que nous faisons aujourd’hui au sein du Parlement, l’opinion nationale arrive à savoir à quoi sert l’Assemblée nationale, avec tous les débats que nous avons lancés, tous les éclairages que nous avons donnés sur des projets de loi, montrant c’est quoi les tenants et les aboutissants de ces projets. Nous ne regrettons pas. Et je pense que les populations guinéennes, contrairement à la huitième législature, commencent à comprendre à quoi réellement sert le député.

Dans cette situation où malgré vos critiques vous ne parvenez pas à empêcher le vote d’une loi. N’avez-vous pas le sentiment d’être des figurants, vous qui vous réclamez de l’opposition ?

On n’est pas des figurants, nous jouons notre rôle. Et il compte dans cette Assemblée. Je vous rappelle qu’il y a eu le gros de l’emprunt des 230 millions d’euros que nous avons combattus, avec preuve à l’appui, que c’était une opération extrêmement dangereuse. La loi a été votée haut les mains, mais à ma connaissance, jusqu’à présent, le chef de l’Etat ne l’a pas promulguée.

Il faut faire la part des choses, dans une démocratie, on ne peut pas dire que dès l’instant où votre voix n’est pas prise en compte par le pouvoir, vous devez baisser les bras, tourner le dos. Qu’est-ce qui leur reste, ceux qui disent non, il ne faut pas être à l’Assemblée monocolore ? Qu’est-ce qu’ils offrent comme autre perspective ? On n’a pas encore vu.

Nous vivons aujourd’hui ce que l’opinion appelle le Nabayagate. L’Assemblée nationale cherche-t-elle à y voir un peu plus clair en initiant ne serait-ce qu’une enquête parlementaire ?

Le Nabayagate, tout le monde l’a vu. Le gouvernement s’est permis de blanchir celle qui est mise en cause, malgré les énormes détails sur les détournements qui ont eu lieu. Elle était venue à l’Assemblée par la discussion du budget 2021 de son département, nous n’avons pas cru devoir nous transformer en tribunal. Il faut savoir que dans ce système, il y a le Judiciaire, l’Exécutif et le Législatif. Le rôle de l’Assemblée n’est pas de juger, nous attendons de savoir, puisque le dossier est entre les mains de la Justice, qu’est-ce que celle-ci va découvrir ? Quelle va être sa position ?

Le Président de la République a quant à lui jugé qu’elle n’est coupable de rien et qu’il lui garde toute sa confiance. Cela veut dire que les juges n’ont plus rien à faire ni dire. Parce que le Président de la République a décidé. C’est une caractéristique du pouvoir dictatoriale.

C’est l’occasion de dire que la situation est grave. Pendant que l’affaire est entre les mains de la Justice qui devrait nous dire la vérité, le Président de l République la reconduit au même poste. Ce qui veut dire que le Président de la République a quant à lui jugé qu’elle n’est coupable de rien et qu’il lui garde toute sa confiance. Cela veut dire que les juges n’ont plus rien à faire ni dire. Parce que le Président de la République a décidé. C’est une caractéristique du pouvoir dictatoriale. Le problème d’éthique est donc très grave, le gouvernement a trainé pendant des années des ministres condamnés. Ça n’a dérangé personne.

Est-ce que la promesse de « gouverner autrement » a la chance de voir le jour, avec toutes les confirmations des membres de l’ancien gouvernement ?

Nous sommes habitués, avec le président, d’avoir des promesses sans lendemain. Depuis dix ans il n’y a que des promesses mais on ne voit rien de concret. Il a promis de gouverner autrement en mettant fin à la corruption, à l’enrichissement illicite et toutes les anomalies liées à la mauvaise gouvernance. Mais il a montré à la face du monde qu’il a un véritable problème du pouvoir, qu’il n’est pas libre de ses mouvements, qu’en tant que président élu il ne peut pas décider des gens qu’il doit nommer pour exécuter sa politique. Ce sont les lobbies, les clans mafieux qui lui imposent leurs volontés. Aujourd’hui c’est l’immobilisme total ! On reconduit le même système avec des gens qui étaient là depuis le temps du PUP (Parti de l’Unité et de Progrès), qui ne peuvent absolument pas présenter un autre bilan que celui du système complètement pourri que nous connaissons depuis longtemps. Il n’y a même pas à s’interroger sur ce qui va arriver à la promesse, elle est mise à l’eau. On ne voit pas comment le système va s’autodétruire.

Les populations sont déçues, désabusées. Le Président a dit qu’il gouverne pour le peuple, pas pour l’élite. Maintenant, un petit exemple, c’est à Fria, les ouvriers de Rusal qui sont surexploités avec une société écran, ils ont voulu se retrouver pour parler de leurs problèmes et leurs revendications, dans un stade à Fria, les forces de sécurité les ont dispersés. Cela montre pour qui le pouvoir est là. Il est là pour ceux qui exploitent les populations, les sociétés étrangères qui vident le pays de ses richesses.

Quelle lecture faites-vous de la mise en place, à compte-goutte, du gouvernement par le Président de la République ?

C’est une situation inédite qui montre que le Président n’est pas maître de ses mouvements. Il est obligé de composé avec des clans qu’on peut soupçonner de mafieux, qui sont là pour imposer les leurs et continuer le pillage du pays, l’enrichissement illicite, le système corrompu où la population est abandonnée elle-même. Aujourd’hui la Guinée est commandée, pas gouvernée ! Commandé pour la pérennité du système étatique, dictatorial. Aucun projet n’aboutit sérieusement. Le cas d’exemple est le projet de la fameuse autoroute Coyah-Dabola qui est en train de se transformer en projet d’une ancienne route élargie. Pire, les travaux sont presque à l’arrêt, avec l’hivernage qui arrive.

C’est sans compter le mécontentement général dans tout le pays. Vous voyez ce qui se passe dans l’Enseignement avec toutes les grognes. Ce gouvernement ne peut pas apporter des solutions, il n’est pas là pour ça. Par ailleurs, l’environnement est détruit. La seule chose qui marche ici c’est la sécurité de l’Etat. Mais, ils doivent savoir que c’est une fausse assurance qu’ils ont. Dès l’instant que le peuple se voit exploité, il est mécontent, il voit ses richesses dilapidées et accaparées par des nantis, ça ne promet des lendemains paisibles.

Depuis la veille des élections les frontières guinéennes sont fermées avec certains pays voisins, entrainant la cherté des produits de première nécessité. Pensez qu’il y a toujours nécessité de les garder fermer, malgré le calme qui prévaut ?

Il ne faut pas faire de la démagogie ! Les frontières ont été fermées face à des menaces qui étaient quotidiennes. Qu’est-ce qu’on n’a pas entendu à travers les réseaux sociaux ? Des gens qui ont menacé de faire la guérilla en Guinée, de semer la terreur, d’égorger des gens, d’enlever, de faire comme les trafiquants de drogue de Pavot en Afghanistan, des narco-djihadistes. Ceci dit, l’Etat, à mon avis, a les moyens de d’assurer la sécurité à la frontière pour ne pas condamner à la misère les paysans de plein de préfectures : Boké, Gaoual, Koundara, Labé, Lélouma, Mali-Yimbérin, Tougué Dalaba, Pita, qui vivent de leur petite agriculture où les produits sont exportés vers le Sénégal. Et, j’insiste, il y a la-dans, beaucoup d’électeurs et d’électrices du RPG. L’Etat doit donc prendre ses responsabilités.

On n’est pas dans une démocratie. Ils savent très bien qu’aucun fonctionnaire, quel qu’il soit, n’ose militer dans un parti d’opposition sans subir la répression sous toutes ses formes.

Nous devons dire aussi la vérité aux commerçants. Les commerçants sont apparus comme étant les troupes, les armées d’un parti d’opposition. S’ils veulent s’en sortir, ils doivent s’occuper de leurs affaires et distinguer le militantisme politique et les affaires qu’ils font. Parce qu’on n’est pas dans une démocratie. Ils savent très bien qu’aucun fonctionnaire, quel qu’il soit, n’ose militer dans un parti d’opposition sans subir la répression sous toutes ses formes.

Comment l’UFD se prépare-t-elles pour les futures élections ?

On est dans une logique de confiscation du pouvoir. Je ne sais si vous avez bien compris ? Le projet est de rassembler toutes les élections en un seul jour. Ce sera donc dans six ans. Il n’y a donc pas d’élection à venir. Nous allons tout faire pour faire une action locale, nous intéresser aux communautés locales, on travaille avec elles sur les problèmes qui les intéressent. Notamment l’éducation, l’environnement qui est massacrée, la santé, l’eau potable. Notre préoccupation est donc d’aller vers les populations, travailler avec elles, puisque des élections, il n’y en a pas et il n’y en aura pas avant longtemps. L’intention est déjà affichée, nous attendons un projet de loi.

Autre chose à dire ?

Nous disons que la Guinée n’a résolu aucun des problèmes qui la tenaillent depuis 62 ans. Et on n’est pas en train d’y aller. On va vers une situation absolument ingérable et dont les masses laborieuses vont faire les frais. C’est une faillite totale depuis 62 ans, d’autant plus que maintenant la richesse est en train de partir à vitesse accélérée laissant ici la population dans la misère, la division ethnique et communautariste. Il faut revoir cette forme de l’Etat et revenir à une forme fédérale où on va dépolitiser le débat. Pour que les gens s’occupent enfin du développement et non de savoir comment ils vont passer par le pouvoir pour s’enrichir, pour dominer ou exclure d’autres communautés.

L’UFD prône donc le fédéralisme ?

C’est notre proposition et nous y croyons. C’est une forme de gouvernement qui nous permet de sortir de ce chaos qui a produit toutes les situations de tous les crimes impunis que nous connaissons depuis l’indépendance.  Je voudrais bien que vous me disiez un seul citoyen guinéen qui se porte bien.

Il y a aussi des prisonniers politiques qui sont-là, on ne sait ce qu’ils vont en faire. Ils meurent en prison, des jeunes la plupart des fois. Ce sont des situations inacceptables et ceux qui ont le pouvoir auraient tord de croire qu’ils peuvent dormir sur leurs lauriers puisqu’ils ont un appareil sécuritaire imbattable.

Interview réalisée par Thierno Diallo

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