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Coup Diarra, Dadis, Konaté et Alpha : Conduite d’un ‘’arriéré politique’’

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[dropcap]J[/dropcap]e réside à Conakry dans l’un des quartiers les plus chauds en matière de mouvement politique ou social, Bambeto. Siba est le plus proche de mes voisins, lui et moi sommes de villages voisins et nos familles sont étroitement liées. Je passe tous mes week-ends avec lui à bavarder ou à nous promener.

sibaSiba a un caractère ambivalent, très aimable et en même temps repoussant. Il serait prêt à vendre l’unique bien qui lui reste pour vous venir en aide, seulement irascible, il ne peut souffrir la moindre contradiction, il tient mordicus à ses idées et à son opinion, n’hésitant pas à vous crier dessus si vous lui tenez tête. Il a étudié quelques années avant d’embrasser le métier des armes, son coefficient intellectuel est très bas. N’empêche, Siba adore parler de tout  et de rien, particulièrement des événements politiques qui agitent le pays. Je voudrais passer en revue ici quelques uns de ces événements pour mieux camper le type d’homme qu’est Siba et voir quelle morale en tirer.

– Le coup Diara en 1985– Un an après la prise du pouvoir par la junte militaire dirigée alors par le colonel Lansana Conté, le colonel Diara Traoré, Premier-ministre, fomente un  coup d’Etat qui échoue. Lansana Conté rentre du sommet de l’OUA tenu à Lomé au Togo, tient un meeting au cours duquel il menace de passer par le fil de l’épée Diara et ses complices ainsi que les dignitaires du régime défunt emprisonnés à Kindia. Ce à quoi réagissent les ONG humanitaires qui invitent instamment Conté à ne pas fouler aux pieds les droits de l’homme. Mon voisin Siba applaudit Conté, il avance qu’il n’y a rien à foutre avec les droits de l’homme, que tous ceux, militaires ou civils, qui sont visés par ces menaces méritent la peine capitale.

– L’affaire des 2 et 3 février 1996– La plus grande garnison militaire de la Guinée, le camp Alpha Yaya, paralyse la ville de Conakry les 2 et 3 février 1996, le mouvement a pour but la réclamation de meilleures conditions de vie et de travail, notamment l’augmentation des salaires à travers ce que les militaires ont appelé « le bulletin rouge ». Siba s’illustre en acteur de ce mouvement, ce qui lui vaut deux ans et demi de prison et d’être radié des effectifs de l’armée. « J’ai bénéficié, me dit-il, durant mon incarcération de l’assistance constante des ONG humanitaires qui ont plaidé en plus, chaque jour, pour la libération du groupe des mutins ». De sa sortie de prison jusqu’à la mort du Président Conté, il n’a plus un bon sentiment pour ce dernier, il lui voue une haine viscérale et ne rêve que de l’égorger s’il en avait la possibilité.

– Le militant de l’opposition– Revenu à la vie civile, Siba adhère à un parti de l’opposition, il participe activement à toutes les démarches ou réunions de sa Fédération, aux assemblées générales, aux meetings et marches organisés par son Parti, il se dit prêt à mourir pour la cause de son Parti et de son leader.

–  Le capitaine Dadis monte au pouvoir– Siba prend automatiquement fait et cause pour Dadis son parent forestier. Pour lui tous les faits et gestes de ce dernier sont les bienvenus, il attend fébrilement chaque jour qui passe la réhabilitation du groupe des mutins de 1996, mais Dadis a d’autres chats à fouetter. Siba reste  néanmoins imperturbable dans son soutien, il ne veut plus entendre parler d’opposition civile, il rompt visière avec tous ses camarades du parti qu’il envoie paître à la moindre interpellation.

– Le 28 septembre 2009– Au lendemain du massacre perpétré par la junte dans le stade du même nom, j’écoute à la radio avec lui et sa femme la rediffusion de l’événement, les leaders racontent comment ils ont été sauvagement molestés et comment leurs domiciles ont été pillés par des militaires. Ma déception est grande de voir Siba et sa femme se donner la main pour un tour de danse en clamant que c’est bien fait pour les leaders, qu’ils auraient dû payer plus cher que ça pour avoir bravé le pouvoir de Dadis. «  Vous ne voulez pas de Dadis Président, eh bien il est là, il en a pour quarante ans au moins », disent-ils.

– Le général Konaté arrive– Dadis  échappe de peu à la mort dans l’attentat qu’il  essuie le 3 décembre 2009, il est grièvement blessé. Mis aussitôt hors circuit pour raison de santé, son compagnon de lutte, le général Sékouba Konaté, prend la relève. Siba se met à nouveau à rêver de réhabilitation; il est persuadé que non seulement il va être réintégré dans l’armée, qu’il bénéficiera en plus d’un réajustement de son grade et d’une prime de 50 millions de francs guinéens en compensation des salaires perdus. Konaté réussit à réintégrer tous les mutins dans les rangs de l’armée et à leur accorder ainsi qu’à tous les autres militaires un avancement au grade supérieur.

– Alpha sauveur ? Le général Konaté se retire du pouvoir et du pays après l’investiture du Président Alpha Condé. Siba reste amer vis-à-vis du général, il le prend pour un traître qui a manœuvré pour écarter Dadis; selon lui la réintégration et l’avancement (modéré) en grade ont été préparés par Dadis, Konaté est arrivé et a signé. Il le qualifie de « plus grand prédateur de l’histoire de la Guinée ». Siba a chanté, dansé, voté pour Alpha lors de la présidentielle de 2010 conformément à son aversion pour les peulhs qu’il considère une vermine à éradiquer du sol guinéen. Bien que programmé pour la retraite fin 2011 avec trois mois de salaires pour prime de départ, Siba croit encore qu’Alpha va le sauver en le gardant quelques années supplémentaires dans l’armée.

Voilà Siba campé dans tous ses états d’âme: socialement bon, intellectuellement et politiquement nul. Dans ses projets de vie il n’y a pas place pour autrui, il ramène tout à ce qu’il gagne ou espère gagner pour lui-même; le monde peut s’écrouler, cela ne l’égratigne nullement pourvu qu’il en tire quelque chose de bon pour lui. Le pays, l’Etat, la nation, ce sont là autant de vains mots pour cet esprit tordu. Le drame est que cet arriéré politique n’est pas un individu isolé, il existe des milliers de Siba dans toutes nos populations; comment faire d’eux d’honnêtes citoyens, conscients de leurs droits et devoirs ? C’est un défi pour la classe politique guinéenne qui ne semble pas malheureusement prendre la mesure du drame, nous sommes un  Etat, pas encore une nation.

In L’Indépendant partenaire de Conakryinfos

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