Bâti en plein centre-ville de Conakry, au bord de l’Atlantique et non loin du port autonome de Conakry, le Complexe industriel de Guinée du groupe CIAO suscite une vive controverse.
Lancé en octobre 2020 par l’opérateur économique libano-britannique Hussein Dakhlala, ce projet industriel soulève des inquiétudes majeures quant à son impact environnemental, la sécurité des riverains et la gestion du domaine public maritime.
Une installation industrielle de cette ampleur dans une zone densément peuplée rappelle de tristes précédents, notamment l’explosion du dépôt d’hydrocarbures de Coronthie qui a causé plusieurs morts et d’importants dégâts matériels.
Avec une capacité de production de 700 tonnes par jour, cette raffinerie transforme de l’huile de palme, de soja, de tournesol et d’arachide, soit une capacité quatre fois supérieure aux besoins nationaux. S’y ajoutent une usine de margarine de 180 tonnes par jour, alors que la consommation locale oscille entre 30 et 40 tonnes, et une usine de mayonnaise de 100 tonnes par jour. Un gigantisme industriel qui interroge sur la pertinence de son implantation au cœur de Conakry, à proximité immédiate des habitations.
Un désastre écologique et sanitaire en perspective ?
La proximité de cette unité industrielle avec la mer inquiète les experts environnementaux.
Interrogé par Conakry Infos, un cadre du ministère de l’Environnement et du Développement durable, sous couvert d’anonymat, a alerté sur les risques de pollution marine et de dégradation des écosystèmes côtiers.
« La société CIAO a bel et bien obtenu un certificat de conformité environnementale et sociale à la suite d’un audit environnement pour l’implantation de son complexe industriel. Mais sachez que les effluents industriels, même traités, comportent des résidus qui peuvent affecter la biodiversité et contaminer la chaîne alimentaire. L’implantation de structures industrielles au bord de la mer devrait être soumise à des restrictions strictes. », a-t-il prévenu.
Cet environnementaliste craint également une augmentation des maladies respiratoires et cutanées liées aux émanations industrielles et aux rejets chimiques.
Pour sa part, le Dr. M. Kaba, toxicologue et spécialiste en santé publique, met en garde contre les effets des particules fines et des composés organiques volatils (COV) émis par ce type d’industrie.
« Les populations vivant à proximité risquent de développer des pathologies respiratoires chroniques, des allergies et même certains types de cancers. Une étude épidémiologique préalable aurait dû être réalisée avant toute implantation industrielle de cette envergure. » a-t-il souhaité.
Au-delà de l’aspect écologique, l’installation de ce complexe industriel en plein cœur de la capitale pose un sérieux problème urbanistique.
Un architecte, favorable à la protection des domaines publics maritimes, fustige cette implantation.
« Kaloum souffre déjà d’une surpopulation et d’un trafic chaotique. Ajouter une infrastructure industrielle massive dans cet espace restreint est une aberration. Il existe des zones dédiées aux industries, pourquoi ne pas les utiliser ? », a indiqué cet architecte, membre de l’Ordre national des architectes de Guinée (ONAG).
Un risque d’accident industriel majeur
Le précédent de l’incendie du dépôt d’hydrocarbures de Coronthie, qui a ravagé une partie de Conakry, reste dans toutes les mémoires. Cet événement tragique a mis en lumière le danger de placer des infrastructures industrielles lourdes en plein centre-ville.
Facette à une telle situation, un expert en gestion des risques industriels avertit.
« Un accident majeur, une explosion ou une fuite de substances toxiques dans cette raffinerie pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur les populations avoisinantes et l’environnement marin. Les normes de sécurité doivent être renforcées et des simulations de gestion de crise doivent être menées. », a-t-il conseillé.
Un laxisme des autorités pointé du doigt
Pour les défenseurs de l’environnement, cette implantation révèle le favoritisme dont bénéficient certains investisseurs comme Hussein Dakhlala, au détriment de l’intérêt général.
Déplorant l’occupation flagrante d’un domaine public maritime, un membre d’une ONG de défense de l’environnement s’indigne.
« L’État guinéen est censé encadrer l’implantation des industries pour éviter des catastrophes écologiques et sanitaires. Mais ici, nous avons un cas flagrant où les intérêts privés ont primé sur les impératifs environnementaux et sociaux. », a martelé ce défenseur de l’environnement.
Pour sa part, une juriste spécialisée en droit de l’environnement, dénonce un non-respect des engagements internationaux de la Guinée :
« Notre pays est signataire de plusieurs conventions de protection environnementale. One ne sait pas si la société a bénéficié d’un certificat de conformité environnementale et sociale du ministère en charge de l’environnement. Sinon, une évaluation stratégique environnementale aurait dû être réalisée avant toute autorisation d’exploitation. », a-t-elle rappelé.
Malgré de nombreuses tentatives de Conakry Infos pour recueillir sa réaction et éclaircir les préoccupations soulevées, Hussein Dakhlala, homme d’affaires libano-britannique et promoteur du Complexe industriel de Guinée du groupe CIAO, est resté silencieux, ne donnant aucune suite à nos sollicitations.
Alors que la Guinée s’efforce d’améliorer sa gestion environnementale, ce complexe industriel pourrait constituer un dangereux précédent.
L’absence de rigueur dans l’octroi des permis et le non-respect des normes de zonage industriel posent la question de la gouvernance environnementale dans le pays.
Si aucune mesure corrective n’est prise, la prolifération d’installations similaires risque de transformer le centre-ville de Conakry en un pôle industriel anarchique, au mépris des équilibres écologiques et du bien-être des populations.
L’incendie de Coronthie a montré les limites des infrastructures urbaines à faire face à des sinistres industriels.
Faudra-t-il attendre un nouveau drame pour agir ?
A suivre…
Boua King Kouyaté avec la collaboration Mamma Diallo
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